Cliodynamique - Econophysique

Créée par le biologiste américain Peter Turchin, la cliodynamique est :" un domaine de recherche qui, à l'aide de modèles scientifique, cherche à dégager des dynamiques historiques sur le long terme." Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Cliodynamique).

En d'autres termes, la Cliodynamique a pour objet : "la modélisation mathématique des processus sociaux-historiques et de leur cyclicité." Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Cliodynamique).

En matière de gouvernance, il est important de pouvoir prédire des événements sociaux et de dégager les facteurs de ceux-ci afin de les anticiper éventuellement pour ne pas se contenter de devoir simplement les réprimer.

La Cliodynamique est une forme d'application de la théorie cybernétique dans le champ socio-historique, en effet comme nous l'explique Peter Turchin : "Un esprit humain “nu”, sans l’aide du formalisme mathématique et des ordinateurs, est un outil médiocre pour prédire des processus dynamiques caractérisés par des boucles de rétroactions non-linéaires [le lien de cause à effet est indirect, NDLR], ou pour comprendre des procédés complexes tels que le chaos mathématique." [1].

La Cliodynamique a étudié la chute des empires aux travers des cycles de leur instabilité comme des émeutes ou des guerres civiles par exemple, les "cycles séculaires". Les cycles séculaires peuvent s'observer comme les fluctuations de populations, ainsi : "ils naîtraient d’une croissance de la population au-delà de sa capacité à être productive. Ceci entraînerait un effondrement des salaires, une proportion très élevée de jeunes dans la population et une augmentation des déficits dans les dépenses de l’Etat. Plus important encore que la croissance de la population, la surproduction des élites. Une classe croissante d’élites, en compétition pour un nombre limité de postes de même rang, telles que les positions politiques, créerait des conflits susceptibles de destabilliser l’Etat." [1].

Une étude de 2012 sur la société moderne des Etats-Unis révèle ces fluctuations de cycles de violences (émeutes, lynchages, terrorisme) sur une période de 50 ans.

Fluctuations de la violence politique aux Etats-Unis entre 1780 et 2010 [1].

Fluctuations de la violence politique aux Etats-Unis entre 1780 et 2010.

(Légende : Rouge – émeutes, Bleu – lynchages, Vert – terrorisme, Brun – tout)

La mathématisation des phénomènes sociaux ne touche pas uniquement les événements historiques mais aussi l'économie.

Ainsi c'est développé dans les années '90 un domaine de recherche en économie qui se fonde sur les théories de la physique statistique, l'éconophysique.

L'éconophysique ou économie physique : "se propose de résoudre des problèmes économiques en appliquant des méthodes et théories développées pour expliquer des phénomènes physiques complexes relevant notamment de la physique statistique." (Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Éconophysique).

Cette nouvelle discipline économique s'est développée à la fin du 20ème siècle grâce à la disponibilité de plus en plus grande de données financières et économiques, ainsi : "En 1983 Emmanuel Farjoun et Moshe Machover remarquèrent que les sciences physiques sont capables de faire des prévisions utiles sur le comportement macroscopique (du mouvement brownien aux lois de la thermodynamique) d'ensembles qui, vus localement, apparaissent aléatoires et chaotiques." (Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Éconophysique).

L'éconophysique consiste donc à : "s’inspirer des lois de la physique pour analyser des phénomènes économiques." [1].

Que ce soit la cliodynamique ou l'éconophysique, ces domaines de recherches se basent sur les datas et : "Les big data agrégeant des données historiques, archéologiques ou économiques sont la matière permettant d’alimenter ces modèles quantitatifs." [2].

Alors que l'éconophysique travaille sur des chiffres, la cliodynamique travaille sur des données historiques et des textes. Ainsi, une étude a été menée avec de l'I.A. pour faire une analyse lexicale dans la base de données Google books Ngram pour la période de 1860 à 2008 : "L'objectif a été de cerner l'utilisation plus ou moins forte de certains mots selon les époques, la période d'étude ayant été fixée de 1860 à 2008." [2], avec pour méthode de constituer un dictionnaire, ayant : "rassemblé 1592 mots couvrant de nombreux aspects de la vie sociale et culturelle avec des termes liés à la politique, à la religion, aux arts et aux sciences, à l'industrie, aux objets, à la famille et aux sentiments." [2].

Le calcul de la représentativité de chacun de ces mots au sein du dictionnaire au fil des années à permis de mettre en évidence que : "Les résultats montrent 8 périodes différentes dans l'histoire selon 3 tendances différentes dans les discours : humaniste versus scientifique; chaos versus organisation; individualiste versus collectiviste." [2].
Ces recherches nous montrent que le Big Data et l'I.A. ont permis le développement de ces disciplines mathématiques appliquées à l'économie ou à l'histoire, et que les modèles mathématiques peuvent devenir des outils d'une nouvelle gouvernance, la gouvernance prédictive.


[1] Pamela Duboc, "Cliodynamique: comment des mathématiciens prédisent une vague de violence intense d'ici 2020", Slate.fr, Rubrique Sciences / Life, 11/04/2013, http://www.slate.fr/life/70695/cliodynamique-predire-mathematiquement-futur
[2] Jérôme Baray, Albert da Silva, Jean-Marc Leblanc, "L'analyse lexicale au service de la cliodynamique : traitement par intelligence artificielle de la base Google Ngram", IRG - Institut de Recherche en Gestion, 2017, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01648487


Pouvoir cybernétique, les traces

L'activité numérique, et sur Internet, est une activité qui a comme médiateur l'ordinateur. Que ce soit en travaillant un texte sur son traitement de texte, ou en surfant sur le Web, toutes les activités informatisées laissent des traces.

Ces traces sont, comme nous l'avons vu précédemment, collectées pour certaines d'entres-elles pour alimenter le Big Data des GAFAM. Le pouvoir de ces dernières ne résident donc en autre chose qu'en nos traces dans le cyberespace.

Ainsi c'est développé la notion de "trace numérique", ainsi : "Il y a trace numérique dans la mesure où toute action dans un environnement informatisé est aussi une interaction avec des machines. Toute action volontaire comme écrire un courrier électronique, naviguer sur le web ou préparer un diaporama se fait sur un support numérique et avec des outils numériques, elle est médiée par un système technique, « par l’interposition d’un programme informatique »" [1].

Ces traces numériques ont comme particularité d'être "doublées", ainsi : "les activités dont la forme est socialement partageable (poster un commentaire, partager une photographie, enregistrer un son, etc.) se doublent « toujours d’un code traductible en données calculables »." [1].

Cette "doublure" des traces est propre à l'outil médiant qu'est l'ordinateur et ses périphériques, ainsi : "Ces traces répondent donc à des impératifs techniques et sont inaccessibles à l’humain sans textualisation, contrairement aux textes affichés sur les écrans." [1].

Ainsi, une définition plus précise des traces numérique est que : "La trace numérique est donc l’inscription répondant aux impératifs techniques des machines computationnelles qui double l’activité humaine inscrite dans l’échange symbolique et social dès lors que celle-ci a lieu dans des environnements numériques. Elle échappe toujours au moins en partie à l’intentionnalité de l’agent dans la mesure où son action engage d’emblée une interaction." [1].



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Les traces numériques, éléments intrinsèques à la machine informatisée elle-même ou laissées par les utilisateurs, sont l'enjeux du pouvoir par leur caratère informationnel, car : "Dans beaucoup de cas, la puissance d'une entreprise procède moins de ses possibilités matérielles et des aptitudes de son personnel que de l'information qu'elle possède, qu'il s'agisse de l'information accumulée par l'expérience ou de l'information collectée à l'extérieur." [2].


[1] Collomb, Cléo. "Un concept technologique de trace numérique. (Doctorat)", 31 mai 2017, màj 0000, Cahiers COSTECH numéro 1. http://www.costech.utc.fr/CahiersCOSTECH/spip.php?article48
[2] Russo . L'information, source de pouvoir. In: Économie rurale. N°69, 1966. pp. 3-10, DOI : https://doi.org/10.3406/ecoru.1966.1943, https://www.persee.fr/doc/ecoru_0013-0559_1966_num_69_1_1943


Capitalisme cybernétique

Le capitalisme mondialisé et financiarisé procède d'une transformation de la philosophie politico-économique en fonction du paradigme de la communication cybernétique, qui constitue : "une victoire de certaines forces sociales, notamment des banques transnationales et des corporations qui oeuvrent dans les secteurs des services informationnels (assurance, informatique, télécommunication) face aux anciennes élites associées au compromis fordiste-keynésien." [1].

Le capitalisme n'est plus un capitalisme d'industries, mais un capitalisme d'accumulation financiarisé, ce qui reconfigure les rapports de domination, ainsi : "Il est soutenu qu'une nouvelle forme de domination dépersonnalisée assure l'ordre dans la société globale de l'information. La spécificité de cette nouvelle forme de domination réside dans sa prétention "démocratique", dans la mesure ou les désirs d'émancipation sont instrumentalisés pour assurer la légitimation du régime d'accumulation et la reproduction élargie du capital." [1].



Le capitalisme cybernétique dans la "société globale de l'information": Une approche culturelle de l'économie politique internationale - Maxime Ouellet - Thèse Doctorale - University of Ottawa (Canada) - 2019


La cybernétique est entrée dans une conception néolibérale du marché, ainsi : "Le néoliberalisme entame une mutation dans l'objet même de l'étude de l'économie en redéfinissant le marché selon les principes de la communication cybernétique." [1].

La légitimité du marché n'est plus dans sa capacité à engendrer un équilibre autorégulateur dans un contexte de libre circulation des informations, ni même dans sa supériorité morale, "mais également sur son caractère « scientifique » et sur une theorie sociale inspirée du paradigme cybernetique." [1].

Le capitalisme cybernétique est, selon Maxime Ouellet, le résultat des rapports économiques et sociaux qui "se restructure en fonction du paradigme cybernetique de la communication." dont la transformation serait liée à "l'émergence d'un nouvel imaginaire économique." [1].

Ainsi, pour Maxime Ouellet : "Dans ce nouvel imaginaire économique, la communication joue un rôle constitutif dans la restructuration des rapports sociaux qui prennent une forme cybernétique tant à l'échelle locale que globale." dans laquelle "la communication devient un des principes constitutifs de la régulation et du pouvoir dans l'ordre mondial." [1].

Le marchandisation se déploie dans l'ensemble des sphères de la société (information, culture, savoir, vivant), selon Maxime Ouellet, et s'opère une mutation qui se concrétise dans les programmes politiques et dans la culure au travers d'une idéologie de la communication qui : "transforme les idéaux constitutifs de la sphère publique démocratique en discours de légitimation du capitalisme sous sa forme cybernetique." [1].

Ainsi, pour Maxime Ouellet : "Cette idéologie de la communication contribue à dépolitiser l'économie et, conséquemment, participe à la légitimation et à la reproduction de l'ordre social actuel." [1].

L'organisation du pouvoir se transforme en passant : "de la forme moderne d'organisation du pouvoir centrée sur la souveraineté territoriale à une nouvelle configuration de l'ordre mondial qui prend la forme d'un réseau déterritorialisé." [1].

La globalisation entraîne une fragmentation du pouvoir de part le compléxification du monde, ainsi : "En raison de cette fragmentation de l'autorité, de nouveaux mécanismes flexibles de régulation et de contrôle (steering mechanism) doivent être implantés pour maintenir la stabilité de l'ordre international." [1].

Ainsi les mécanismes de contôle changent : "Ces mécanismes de contrôle fonctionnent non plus de manière hiérarchique (top-down), mais de manière horizontale (bottom-up) (...). Ce modèle de gouvernance cybernétique ne vise pas une forme d'équilibre homéostatique mais plutôt un processus évolutif de flux perpétuels." [1].

La société de l'information et le discours qu'elle produit qui est que "le développement des TIC contribuerait à l'avénement d'une cyberdémocratie et d'un espace public mondial ou s'exprimerait une société civile globale" ne servirait qu'à reproduire "une vision communicationnelle et apolitique de la démocratie." [1].

Pour le néolibéralisme : "La position néoliberale soutient qu'en situation de complexite sociale, aucun mécanisme proprement politique n'est en mesure de tenir compte de l'ensemble des préférences des acteurs sociaux en vue d'atteindre une régulation sociale éfficiente. Pennington (2003) avance ainsi que le marché favoriserait un processus de rétroaction des informations plus éfficient que la déliberation démocratique." [1].

Alors que les TIC sont vues comme un moyen de démocratisation, on en oublie le contexte de leur déploiement, ainsi  : "Les théoriciens de la démocratie déliberative et cosmopolite qui envisage la gouvernance numérique comme un nouvel espace public prennent rarement en consideration les conditions politico-économiques et le cadre institutionnel a l'interieur duquel elle se met en place." [1].

Or, la gouvernance numérique "participe de l'imaginaire du capitalisme cybernétique", et "restructure les rapports sociaux sous une forme cybernétique.". Ainsi : "L'imaginaire d'une démocratie de marché cosmopolite repose sur le principe néoliberal selon lequel la souveraineté territoriale n'est plus en mesure de réguler les rapports sociaux." [1].

Dans cette nouvelle configuration économique et de gouvernance : "L'Etat est traversé de toutes parts par de multiples flux financiers, informationnels et communicationnels qui diminueraient sa capacité de réguler les rapports sociaux à l'intérieur de ses frontières." [1].

Cette diminution de la capacité de l'Etat à réguler les rapports sociaux trouve une concrétisation dans la e-gouvernance sous-traitée au secteur privé qui envisage le citoyen comme de la clientèle, ainsi : "La pratique du e-gouvernement provient des développements en New Public Management (Nouvelle Gestion Publique) qui instaure « un type de rapport entre l'Etat et l'individu qui s'apparente à un rapport de consommation » (...). Plus précisement, les administrations publiques adoptent un modèle du commerce électronique qui repose sur le principe du Customer Relationship Management (CRM), dont l'objectif est d'établir une relation centrée sur les besoins du client afin de renouer le dialogue entre les responsables politiques et les consommateurs de services publics." [1].
 
Ainsi : "En adoptant la pratique de gouvernance électronique issue du secteur privé, l'Etat participe à la marchandisation d'Internet, et surtout, à la marchandisation de la démocratie (Bulbulian, 2003). Si l'Etat-providence protégeait certaines de ses activités des pressions du marché, l'Etat compétitif marchandise la relation démocratique qu'il entretient avec ses citoyens en la confiant à des entreprises privées" [1].

C'est ainsi que les critères de performance de l'organisation privée sont implantés dans les services publics, en croyant que : "l'implantation des TIC dans les administrations renforcerait « la participation des citoyens et des entreprises à la prise de décision dans la vie publique »". Or, "cette transformation des pratiques de l'Etat n'a pas permis la création d'un espace public déliberatif de type habermassien (...). Elle a plutôt renforcé les inégalités et les rapports de pouvoir préexistants à la fois à l'intérieur du gouvernement et entre le gouvernement et les citoyens (...)." [1].

Ces pratiques de mutation de la gouvernance et le passage à un capitalisme cybernétique transforment les relations avec les citoyens et la conception même de la démocratie selon Maxime Ouellet.


[1] Maxime Ouellet, "Le capitalisme cybernétique dans la "société globale de l'information": Une approche culturelle de l'économie politique internationale", Thèse Doctorale, University of Ottawa (Canada), 2019


Science et politique 

La cybernétique américaine s'est développée autour de deux caractéristiques, la première est un contexte de remise en question du rapport entre science et politique et des nécessités du moment, car : "la cybernétique apparaît contemporaine du grand bouleversement des structures et des pratiques de la recherche aux Etats-Unis, à l'issue de la seconde guerre mondiale et au moment où s'enclenche la guerre froide." [1].

La seconde est le fondement politique de la cybernétique, qui est un moyen d'action politique tel que l'a voulu son fondateur Norbert Wiener, c'est-à-dire : "Autrement dit, que peut la science (cybernétique) pour l’action ?" [1].

La deuxième guerre mondiale a nécessité un développement scientifique soutenu, ainsi tant les militaires que le gouvernement favorisairent la réalisation de projets d'armement tels que la bombe atomique, et ainsi : "la cybernétique est sans conteste fille de la guerre. C’est une science qui est issue des programmes de recherche sur la théorie des communications, la théorie du contrôle par feedback, la théorie du calcul mécanique, (...)" [1].


Le pouvoir: Un concept pour les sciences de l’information et de la communication - Olivier Dupont - ISTE Group - 2018

La cybernétique s'est donc développée en pleine transition d'après guerre, vers l'entrée dans la guerre froide. L'usage politique de la cybernétique sera donc un enjeux majeur pour l'analyse du fonctionnement de la société, ainsi dans le livre "Cybernetics" de  Wiener, l'auteur y développe "le rapport entre les outils mathématiques, les sciences humaines et l’analyse sociale.", ainsi que "des analogies entre les machines à traiter de l’information et le fonctionnement de la société.", ainsi "la société peut s’étudier comme une authentique machine cybernétique." [1].

Cette conception mécaniste de la société, Wiener va la tempérer : "(...) il ne croit pas du tout à l’application pure et simple des mathématiques aux sciences sociales, et in fine à l’analyse politique, et que lorsqu’on le fait, lorsqu’on applique les mathématiques, comme c’est le cas pour la théorie des jeux qu’il critique, c’est toujours à la fois scientifiquement réducteur et politiquement réactionnaire." [1].

L'usage de la cybernétique comme moyen d'analyse politique conduirait donc selon Wiener, à une politique de type réactionnaire, c'est-à-dire : "la politique prônant et mettant en œuvre un retour à une situation passée réelle ou fantasmée, en révoquant une série de changements sociaux, moraux, économiques et politiques." [1].

Wiener explique cette dérive de l'analyse politique par le fait que : "on ne peut jamais isoler suffisamment l’observateur de l’objet observé ou encore qu’on ne dispose jamais de séries statistiques suffisamment longues et homogènes pour extrapoler à partir des résultats sans que les hypothèses d’arrière-plan ne viennent tout fausser." [1].

Ainsi Wiener considére : "que la complexité du monde social excède le traitement formel rigoureux.", c'est pourquoi : "nous ne pouvons pas nous permettre de négliger l’apport des sciences de la nature, mais nous ne devons pas construire d’attentes exagérées quant à leurs possibilités. Nous devons accepter de nous en remettre pour l’essentiel, que cela nous plaise ou non, à la méthode narrative, non-«scientifique » de l’historien professionnel" [1].


[1] Mathieu Triclot, «Où passe le lien entre science et politique? Le cas de la cybernétique américaine», in Daniel Dufour et Jacques Michel (dir.), La Vie politique de la Science,Lyon, L'Interdisciplinaire, 2008, p. 59-78, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01674415/


Transition politique

L'Etat social du XXème siècle est depuis les années '80 régulièrement remis en question et dépossédé des acquis sociaux qu'il avait mis en place comme étant : "la réponse démocratique à la paupérisation de masse, aux massacres déments et aux expériences totalitaires engendrées par les deux guerres mondiales." [1].

Ainsi, le progrès social s'est concrétisé, au cours du XXème siècle d'après guerre jusque dans les années '70, par la progression de nos libertés, de nos droits sociaux, de nos soins de santé et de notre niveau de vie.

Néanmois la globalisation de l'économie a, selon Franck Juguet, engendré la dégradation progressive de la situation générale des travailleurs, ainsi l'"explosion du nombre de pauvres, chômage de masse, précarisation et ubérisation sont devenus le lot quotidien des classes populaires." [1].

Avec ce déclin des conditions sociales des travailleurs dans ce contexte de mondialisation dans lequel "70 % de la population ne bénéficie pas de système de protection sociale" [1], qui pose la question de cette nouvelle "guerre mondiale" qu'est celle de la protection et des conditions sociales des travailleurs.

Alors que les profits des actionnaires et des propriétaires des moyens de production les enferment dans leur utopie de croissance infini et de profit pour le profit : "La précarité extrême des travailleurs et l’absence bien trop fréquente des droits et libertés au travail est un terreau infiniment propice à toutes les réponses autoritaires, à tous les fanatismes fondés sur la race, la religion ou toute autre identité meurtrière." [1].

La politique quand à elle se base de plus en plus sur un conception cybernétique, c'est-à-dire mathématique, de la représentation du monde et de ses interactions. Pour Frank Juguet : "Ce basculement anthropologique se donne à voir dans l’élaboration des normes sociales par le calcul d’utilité, ce qui favorise l’adoption d’une représentation cybernétique de l’espace politique." [1].

La Cybernétique est basée sur trois concepts clés : l’entropie, l’information et la rétroaction.

Alors que la loi de l’entropie qui affirme que "tout système isolé va vers une perte de niveau d’organisation" [1] notre système serait voué à la désorganisation si la gouvernance cybernétique n'apportait une réponse auto-organisatrice, non plus basée sur des mécanismes juridiques spécifiques, mais comme "une organisation se transformant en permanence et dont seul compte le processus d’évolution" [1].

Ainsi, selon Frank Juguet : "La gouvernance ne dépend plus pour sa croissance d’un cadre institutionnel stable, mais de l’organisation d’un flux régulier d’informations pertinentes lui permettant de s’adapter, de se réguler et d’anticiper l’évolution de son milieu" [1].

La gouverance se trouve donc prise dans les logiques managériales dont les lois sont l'efficacité et la valeur marchande, ce que Frank Juguet appelle "la managérialisation du politique" [2].

Cette nouvelle gouvernance est fondée sur la communication cybernétique et est devenue le nouveau mode de régulation de la pratique sociale où, selon Frank Juguet : "toutes les normes et valeurs sont remplacées par la loi de l’efficacité et de la valeur marchande." [2].

L'Etat, dans l'idéologie néoliberal qui fait reposer le rôle de régulation sur le marché, est censé favoriser "la propagation des dispositifs de marché dans tout le corps social comme mécanismes de coordination économique, comme discours de légitimation et comme moteur de la croissance." [2].

L'Etat de droit est le cadre juridico-institutionnel qui permet la régulation par le marché. Le néolibéralisme tend à vouloir appliquer ce cadre à tout le corps social afin de : "généraliser la « forme entreprise » au sein de la population, de faire de l’entreprise l’unité de base de la société, c’est pour l’adapter à ce mécanisme de régulation qu’est le marché." [2].

Le transformation que connait le néolibéralisme est que l'Etat n'est plus le garant des normalisations sociales comme il l'était jusqu'à la moitié du XXème siècle, mais ce sont devenus les phénomènes de production, de consommation et de gestion qui commandent l'Etat. Ainsi, selon Frank Juguet : "Laisser les marchés libres et les laisser sortir de la sphère marchande n’est pas renoncer à toute pratique de gouvernement : c’est favoriser une logique de gouvernement de type managérial." [2].

C'est ainsi que les managers sont devenus la nouvelle classe directoriale qui "vont forger un nouvel imaginaire inédit, fondé sur l’efficacité, l’organisation et le contrôle." [2].

La "gouvernementalité managériale", comme l'appelle Frank Juguet, est basée sur ce nouvel imaginaire de pouvoir dans lequel l'efficacité est le premier principe cardinal, ainsi : "Le principe d’efficacité va progressivement structurer l’imaginaire des sociétés industrielles au détriment de principes plus proprement familiaux, religieux et régaliens tels que la cohésion, la fraternité et la justice." [2].

Le principe d’organisation consistera quand à lui à : "incorporer structurellement des schémas préconstitués dans des espaces, des outils, des corps, des règles, des comportements, des symboles, des institutions et des consciences, afin de produire efficacement et presque automatiquement des résultats pré-déterminés.(...) L’organisation opère par arrangement et formalisation de dispositifs matériels, de symboles, d’individualité et de collectifs humains." [2].

Le principe de contrôle n'est pas emprunt des notions de commandement et de discipline, mais d'influence, d'injonction, de prescription, d'arbitrage, de médiation, de négociation, ainsi : "Le management moderne, c’est la conjuration du conflit, l’idée selon laquelle l’arbitrage, la médiation, la négociation font refluer la possibilité du recours à la force physique." [2].

Ainsi dans la gouvernance managériale : "le gouvernement ne s’exerce pas dans un rapport en pointillé de domination et de réaction visant principalement à corriger la transgression d’une loi, mais à travers un conditionnement perpétuel de tous les types de comportement qui se veut consensuel, séduisant, prescriptif et pourquoi pas, divertissant" [2].

La recherche de la participation des personnes à leur propre soumission est un type de pouvoir qu'à apporté le management, et selon Frank Juguet : "On peut même affirmer que le stade ultime du contrôle, c’est l’autocontrôle ! C’est ce qui permet de comprendre la notion de leadership : contrôle de soi et des autres, participation, adhésion, consentement vont définir un nouvel art de la motivation, de l’encouragement, de l’incitation et de la séduction." [2].

C'est ainsi que pour Frank Juguet : "le néolibéralisme transforme nécessairement la démocratie élective en un régime autoritaire." [2].



[1] Franck Juguet, "Quand tout sera privé, nous serons privés de tout", Hypothèses, OpenEdition, 6/01/2020, https://cybernetique.hypotheses.org/4548
[2] Franck Juguet, "Organisation, efficacité et contrôle : une tentative de reconfiguration du politique par le management", Hypothèses, OpenEdition, 22/11/2019, https://cybernetique.hypotheses.org/3185


Gouvernance automatisée

Un projet de gouvernance automatisée a été imaginé par l’architecte et designer Jacque Fresco, il l'a appelé le Projet Venus, construit en 1980 sur une surface de 9 hectares en Floride.

Le Projet Venus est un centre de recherche qui présente le concept de société idéale rêvée par Jacque Fresco. Une société gérée par des super-ordinateurs : "une technocratie qui nous libérerait de la pauvreté, de la souffrance et des guerres." [1].

Avant-goût de la société rêvée par Jacque Fresco, qu'il croyait possible grâce aux technologies contemporaines. Une société qui met fin au capitalisme mais aussi à la démocratie avec comme idée sous-jacente que : "L’homme n’est que le reflet de son environnement. Il n’y a ni nature humaine, ni libre arbitre." [1].

Le Projet Venus est basé sur des architectures en dômes et en tours, faciles à fabriquer à la chaîne par des robots : "Un robot les fabriquera par extrusion continue, c’est-à-dire que le matériau sera poussé à travers une section de la forme voulue. Ensuite, on coupera des rondelles et on les encastrera sur la tour. On pourra installer un appartement supplémentaire en quelques heures..." [1].
 


Le projet Venus - Association Civilisation 2.0 - http://www.thevenusproject.com



Jacque Fresco imagina donc sa ville circulaire pouvant accueillir 150.000 habitants sur un rayon d’environ 3 kilomètres. La ville serait découpée en anneaux qui auraient chacuns leur fonction, ainsi : "en périphérie, la ceinture énergétique et agricole, avec selon la localisation des éoliennes, des panneaux solaires, des stations géothermiques ou des turbines. Il y aurait aussi des serres, une aire récréative, une zone résidentielle, un complexe de recherche scientifique et, tout au centre, le complexe cybernétique." [1].

Les ressources seraient gérées de façon automatisée par des super-ordinateurs. Ainsi : "La société serait gérée par des machines plutôt que par des hommes politiques, et il n’y aurait plus besoin de lois" [1], car les ordinateurs sont sensés être incorruptibles et indifférents au pouvoir.

C'est pourquoi : "Fresco imaginait qu’une intelligence artificielle pourrait maintenir en temps réel une base de données, sorte d’état des lieux des besoins de la ville. Elle superviserait automatiquement la production de nourriture, l’acheminement de l’eau ou la construction d’infrastructures, mesurant l’effet de ses décisions pour s’autocorriger." [1].
 
Une ville sans gouvernance et sans argent, argent que Jacque Fresco voyait comme la source de tous les maux, ainsi : "Fresco voulait passer d’une « économie de la rareté » à une « économie fondée sur les ressources »." [1].

Dans la conception de Jacque Fresco, si nous manquons de ressources c'est parce que : "la technologie n’est pas utilisée à bon escient, c’est-à-dire focalisée sur l’accès à l’eau, la nourriture, les vêtements, le logement, la santé et l’éducation" [1].

Car pour Jacque Fresco : "Ce n’est qu’en temps de guerre ou de catastrophe que nous allons au-delà de l’argent pour allouer les ressources et les talents nécessaires pour arriver à nos priorités." [1].

Les robots jouents donc un rôle central dans la ville idéale de Jacque Fresco où : "L’idée est que les machines accomplissent les tâches répétitives pour répondre à nos besoins. Pendant ce temps-là, les humains se consacrent à l’avancée de la recherche scientifique quelques heures par jour, et à leurs loisirs le reste du temps." [1].

La gouverance par des algorithmes est un des aspects techniques central du Projet Venus. Basé sur une société sans argent et une économie fondée sur les ressources, il se veut être une réponse à notre société capitaliste, avide de pouvoir et qui n'a pas pour objectif d'élever notre civilisation, mais de l'asservir.


[1] Laure Andrillon, "Projet Venus, la ville futuriste gouvernée par les machines", Usbek & Rica, 24/06/2019, https://usbeketrica.com/article/projet-venus-la-ville-futuriste-gouvernee-par-les-machines


Nouvelle servitude

Philippe Vion-Dury  présente les résultats de son enquête sur le projet des GAFAM et de la Silicon Valley dans son ouvrage [1] : "La nouvelle servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley - FYP Editions".
 

L'enquête de Philippe Vion-Dury porte sur : "les écosystèmes de manipulation qui nous poussent au consumérisme et orientent tous nos choix, mêmes politiques" [2].

La Silicon Valley nous prône un monde meilleur grâce à la haute technologie, avec les algorithmes comme solution à nombreux de nos problèmes quotidiens. Un monde dans lequel : "L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipation, la prédiction et la régulation. C’est bien plus qu’une révolution numérique ; c’est un véritable projet politique qui est à l’oeuvre." [2].
 
Pour Philippe Vion-Dury, les technologies véhiculent un projet de société et une idéologie qui n'est autre que : "une société du contrôle dans laquelle l’individu, comme le collectif, abandonne la maîtrise de son destin." [2].

Alors que l’instantanéité est devenue notre nouveau mode de fonctionnement : "la compression du temps et l’optimisation des activités ne semblent pas devoir connaître de limites." [2]. C'est ainsi que dans notre société de flux : "La maîtrise de l’information et des flux devient un enjeu de réussite sociale. La maîtrise des outils aussi, pour se protéger de l’ingérence quotidienne des entreprises, des États ou des pirates." [2].



LE PROJET POLITIQUE DE LA SILICON VALLEY - PHILIPPE VION-DURY - Le Média


Notre société évolue à une vitesse inédite et devient un mélange entre du réel et du virtuel, au travers des réseaux ou encore du Big Data, emprunt de certaines dérives comme la surveillance, les mutations des rapports sociaux ou encore le développement de systèmes de manipulation par l'influence publicitaire qui devraient nous conduire à considérer que nous sommes devant de nouvelles formes de pouvoir et de domination.

Les critiques émisent au sujet de l'analyse que fait Philippe Vion-Dury dans son ouvrage sont d'avoir répondu à des impératifs de lisibilité plutôt que de mettre en évidence les logiques communes entre les différents sujets abordés.


[1] Philippe Vion-Dury, "La nouvelle servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley", FYP Editions, 2017.
[2] FYP Editions, "La nouvelle servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley", Présentation du livre de Philippe Vion-Dury, https://www.fypeditions.com/nouvelle-servitude-volontaire-enquete-projet-politique-de-silicon-valley/


Uberisation

L'Uberisation est un mot issu des méthodes de mise en contact au travers d'une plate-forme informatique de la société Uber.

Il décrit : "un phénomène récent dans le domaine de l'économie consistant en l'utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à l'utilisation des nouvelles technologies." (https://fr.wikipedia.org/wiki/Uberisation).

Cette méthode permet de faire des économies sur la gestion administrative et les infrastructures des sociétés, ainsi qu'une grande délocalisation de celles-ci pour bénéficier des meilleurs avantages fiscaux.

L'Uberisation s'inscrit dans ce qui est appelée l'économie collaborative : "L'économie collaborative regroupe les activités humaines qui reposent sur l'usage plutôt que la possession, par le partage ou la mutualisation des biens, savoirs, services, espaces et outils." (https://fr.wikipedia.org/wiki/Économie_collaborative).

Comme nous l'avons vu les grands acteurs de la Silicon Valley ont une certaine vision de l'ogranisation de l'écosystème économique.

Pour réaliser cette vision, que d'aucun comme Philippe Vion-Dury nous décrit comme manipulatoire et emprunte d'objectifs "politiques", les GAFAM auraient "mis en place des programmes de recherche en psychologie comportementale afin de concevoir des algorithmes susceptibles d’orienter, voire « manipuler » leurs utilisateurs." [1].

Les GAFAM usent des principes de la cybernétique et des découvertes de l’industrie des jeux vidéo dans sa gestion de ses chauffeurs : "Le chauffeur est ainsi envisagé comme une entité qui agit et ajuste ses actions en fonction des informations reçues selon le principe de la boucle de rétroaction. Mais il est également vu comme un joueur qui doit être constamment mis sous tension et ne jamais connaître de répit." [1].

Ainsi, les algorithmes sont construits pour donner envie aux chauffeurs d'en vouloir toujours plus en signalant ses pertes éventuelles et ses perspéctives de gains, et en le gratifiant comme dans les jeux vidéos.

Pour se protéger des clients indésirables, Uber a mis en place le programme Greyball qui vise à éloigner les chauffeurs des clients tels que la police, ou les chauffeurs qui contreviennent aux règles générales d'utilisation du service. (https://en.wikipedia.org/wiki/Greyball)

Les techniques de jeux vidéo et les algorithmes prédictifs sont donc la base du fonctionnement de telles plate-formes.


[1] Eric Martel, "Uber ou l’apogée de la gamification", Contrepoints.org, Rubrique Sciences et technologies, 22/11/2017, https://www.contrepoints.org/2017/11/22/303691-uber-lapogee-de-gamification





Ubérisation de la politique

Les applications Internet et autres réseaux sociaux permettent d'organiser des rassemblements festifs ou militantistes très rapidement.

Les réseaux sociaux rendent possible des mobilisations et des actions collectives bien plus rapides que les corps sociaux traditionnels que sont les syndicats ou les partis politiques. 

Le phénomène d'économie collaborative qu'est l'uberisation est un risque pour le capitalisme, car : "toute manipulation de marché qui créé des rentes de situation, qui établit ou maintient des positions dominantes, qui entrave le libre échange et le développement économique des marchés comme des entreprises, freine la création de richesses et finit par appauvrir le plus grand nombre." [1].

La mainmise de l’Église sur les moyens de production et les ressources est un exemple de monopolisation qui a freiner le développement économique durant le 18ème siècle de part l'accumulation de propriétés et de l'argent, ressources qui ont servis de manière non-productive à construire des édifices, et sous-investies dans de la production de biens et services : "Ainsi, l’abus de position dominante de l’Église a contribué à ralentir le développement économique du pays. Pour s’en libérer, il aura fallu une révolution." [1].

L'Etat est donc venu remplacer l'Eglise comme agent économique majoritaire pour ne faire que de multiplier les abus, les monopoles et les connivences entre le public et le privé qui conduisent, tout comme pour l'Eglise, à freiner la création de richesse, ainsi : "Les travers et les excès de ces déviations ne peuvent être évités qu’en libéralisant les marchés sur lequel elles se construisent." [1].

On voit donc ici le parfait mécanisme de libéralisation prôné par les libéraux. C'est ainsi que la nouvelle économie digitale a ouvert des perspectives au travers des modèles économiques émergents comme celui des GAFAM, nouvelles formes de monopoles et de manipulations de marché, bien que : "L’ubérisation met directement en relation offre et demande, prestataires et clients, en contournant les intermédiaires, publics ou privés, les rentes de situation les plus inefficaces, les administrations les plus inutiles ou les abus de positions les plus insupportables." [1].

L’ubérisation et l'économie digitale donne la possibilité à tout un chacun d’entreprendre ou de publier ses créations sans devoir passer par des intermédiaires, et de mettre en place des simplifications administratives et des plateformes numériques, et ce dans de nombreux secteurs, comme la mobilité, les métiers juridiques, l'hôtellerie, les banques, etc.

En matière de gouvernance : "La légitimité de la décision publique, comme du processus démocratique, sera spontanément remise en cause par des pétitions « en ligne » ou par des RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne)." [1].

Et en matière d'administration, les algorithmes prédictifs et l'intelligence artificielle va nous conduire à l'administration automatisée ou semi-automatisée.

Pour certain comme Peter Libtank, l’ubérisation de l’État et de ses institutions est une révolution libérale qui : "laisse espérer une économie de marché élargie avec plus de concurrence, plus d’innovation, moins d’interventions étatiques, moins d’entraves administratives, moins d’abus de pouvoir (publics), moins de dépenses publiques, moins de prélèvements obligatoires, plus de prospérité… et plus de démocratie." [1].

Cette nouvelle forme de gouvernance, uberisée et basée sur les datas, passera également par le développement de ce que certains appellent les "réglementations algorithmiques".

Le développement des applications d'intelligence artificielle et de surveillances va permettre des interventions prédictives et préventives, ainsi : "Comme les voitures et les routes deviennent « intelligentes », elles comportent la promesse d’une application presque parfaite de la loi en temps réel. Au lieu d’attendre que les conducteurs enfreignent la loi, les autorités peuvent tout simplement empêcher le crime." [2].

Ainsi, tout notre environnement va devenir "intelligent", avec des applications, des appareils connectés, des détecteurs de toutes sortes et partout, ainsi : "Grâce aux capteurs et à Internet, les objets du quotidien les plus banals ont acquis un pouvoir énorme de réglementation de notre comportement." [2].

Les GAFAM seront les intermédiaires entre les gens et leurs environnements quotidiens : "Ainsi dans un avenir proche, Google sera l’intermédiaire entre vous et votre réfrigérateur, vous et votre voiture, vous et votre poubelle, permettra aux Agences nationales de sécurité de s’acquitter de leur addiction aux données en vrac et via un point d’accès unique." [2].

La « smartification » de la vie quotidienne est donc en route avec ses réfrigérateurs intelligents, matelas intelligents, ustensiles de cuisines intelligents, etc.

Cette smartification de la vie quotidienne va engendrer la smartification de la politique. En effet, tous ces capteurs permettront des mécanismes de rétroaction et par là même la cybernétisation de notre quotidien. Les réglementations pourront être adaptées aux résultats des analyses des datas : "Ce nouveau type de gouvernance a un nom : la réglementation algorithmique." [2].

Ainsi, la réglementation algorithmique pourrait permettre une meilleur lutte contre la fraude et un application des lois plus efficaces, mais ne se basant que sur ce que les lois édictent, ainsi : "La réglementation algorithmique est parfaite pour faire respecter l’austérité à l’ordre du jour tout en laissant les responsables de la crise financière non inquiétés." [2].

La politique cherche à obtenir des résultats dans une multitude de matières de notre quotidien. Les choix politiques ont été pris jusqu'à présent sur la base de consensus majoritaire après des débats idéologiques, mais : "Aujourd’hui, lorsque le choix qui se pose est entre le numérique et l’analogique ou entre une approche dynamique (avec prise en compte régulière des retours d’information) ou statique de la loi, la clarté idéologique a disparu. Comme si le choix même de la façon de réaliser ces « résultats souhaités » était apolitique et qu’on n’était pas forcé de choisir entre des visions différentes et souvent incompatibles de la vie en commun." [2].
 
Cette forme de gouvernance pourrait être si efficace qu'elle transcende la politique. C'est un objectif de la Silicon Valley que de proposer des solutions technologiques efficaces qui affaiblissent notre capacité à faire politique, c'est-à-dire à nous poser des questions et en débattre.

Ainsi, dans le cas du terrorisme par exemple : "Les services de renseignement ont adopté le « solutionnisme » avant d’autres organismes gouvernementaux. Ainsi, ils ont réduit le thème du terrorisme d’un sujet qui a un lien avec l’histoire et la politique étrangère à un problème d’information de l’identification des menaces terroristes émergentes via une surveillance constante." [2].

Pour le philosophe italien Giorgio Agamben, il y a une inversion de paradigme de gouvernance, ainsi il y a selon lui : "changement de paradigme dans la notion de gouvernement « qui veut que la relation hiérarchique traditionnelle entre causes et effets soit inversée, de sorte que, au lieu de gouverner les causes – une entreprise difficile et coûteuse – les gouvernements tentent simplement de contrôler les effets »." [2].

Ainsi, pour Agamben : "Si le gouvernement vise les effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Identifier les causes demande de l’analyse de la connaissance, tandis que les effets peuvent être vérifiés et contrôlés." [2].

C'est ainsi qu'en matière d'assurance la diminution du risque est déjà la cible de l'efficacité des algorithmes : "Une compagnie d’assurance serait heureuse de subventionner les coûts d’installation de capteurs dans votre maison (...). Pour l’instant, accepter de tels systèmes de suivi est présenté comme un avantage supplémentaire qui peut nous épargner de l’argent. Mais quand en arriverons-nous au point où ne pas les utiliser sera considéré comme une négligence – ou, pire, un acte de dissimulation – qui doit être pénalisé par des primes plus élevées ?" [2].
 
Des propositions en matière de santé sont déjà faites pour favoriser l'amélioration de la santé de la population, pour favoriser l'arrêt du tabac, la perte de poids, contre des allègements fiscaux. La politique du paiement aux résultats est déjà à l'oeuvre avec l'incitation à être actif dans la gestion de sa propre santé, c'est ainsi que : "Les gadgets intelligents sont les alliés naturels de ces politiques : ils documentent les résultats et peuvent même aider à les atteindre – en ne cessant de nous harceler à faire ce qui est attendu de nous." [2].

Ainsi le paradigme dominant en matière de santé passe de la mutualisation des risques à la responsabilité et l'irresponsabilité individuelle de ceux-ci, ainsi : "En déplaçant l’attention des insuffisances institutionnelles et des malversations économiques pour s’attacher au contrôle des personnes, la réglementation algorithmique nous offre une bonne vieille utopie technocratique de la politique sans politique." [2].

C'est ainsi que : "La réglementation algorithmique, quelles que soient ses avantages immédiats, produira un régime politique où les entreprises de technologie et les bureaucrates du gouvernement décident de tout." [2].

C'est ainsi que pour Stanislaw Lem, auteur polonais de science-fiction : "La société ne peut pas se débarrasser du fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au bénéfice du régulateur cybernétique." [2].



[1] Peter Libtank, "L’ubérisation de la politique a déjà commencé", Contrepoints.org, Rubrique Sciences et technologies - Sujets de société, 29/12/2018, https://www.contrepoints.org/2018/12/29/333522-luberisation-de-la-politique-a-deja-commence
[2] Evgeny Morozov, "La prise de pouvoir des données et la mort de la politique", Pauljorion.com, 25/08/2014, Publié dans The Observer du 20 juillet 2014 traduction Guy Weets, https://www.pauljorion.com/blog/2014/08/25/la-prise-de-pouvoir-par-les-donnees-et-la-mort-de-la-politique-par-evgeny-morozov/





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