Cybernétique en politique

L'application de la cybernétique à l'action politique et plus particulièrement aux politiques économiques peut passer par la mise en oeuvre de quelques principes de politique cybernétique.

Ainsi, pour Sylvain Timsit : "Le système d'une économie de marché comporte une surabondance de boucles positives, et un nombre insuffisant de boucles négatives. En d'autre termes, une économie libérale comporte de multiples cercles vicieux, où la richesse appelle la richesse, et où la misère appelle la misère (que ce soit à l'échelle d'un individu, d'une entreprise, ou d'une économie nationale). " [1].

L'économie de marché est basée sur la détermination des prix par le marché sur base d'analyses à court-terme. Ainsi selon Sylvain Timsit, l'économie de marché  "s'avère incapable d'attribuer une valeur correcte à certains paramètres tels que le bonheur des individus, la qualité de la vie, la beauté de l'environnement et la préservation de l'écosystème." [1].

Dans un tel système qui ne tient pas compte de notre bonheur ou notre environnement, c'est aux gouvernenements à instaurer des "feedback" correcteurs aux travers de la fiscalité et subventions, ainsi pour Sylvain Timsit : "Il revient donc aux gouvernements d'établir des boucles correctrices, par le biais de la fiscalité, des subventions, ou d'autres mécanismes incitatifs, afin que ces données soient prises en compte au sein du système économique." [1].

Pour appliquer ces corrections, Sylvain Timsit établit ce qu'il appelle "les principes d'une politique cybernétique".

La politique cybernétique s'organise sur quatre axes : l'équilibre des flux, la répartition de l'équilibre, la remontée des informations, la fermeture des boucles de rétroaction.

La mise en oeuvre de l'équilibre des flux du circuit socio-économique passe par l'installation "d'interactions ou "boucles" supplémentaires entre les éléments, et en éliminant les boucles néfastes, afin de corriger dans le sens voulu le comportement et le point d'équilibre préférentiel du système." [1]. Par exemple au travers de la fiscalité verte pour favoriser l'écologie.

La répartir de l'équilibre consiste : "à accompagner une mesure favorable ou défavorable à une catégorie de personnes par une contre-mesure (ou co-mesure) destinée à équilibrer la première, mais sur un autre terrain." [1].



LE MONDE - 28 décembre 1948 - UNE NOUVELLE SCIENCE : LA CYBERNETIQUE - Vers la machine à gouverner... La manipulation mécanique des réactions humaines créera-t-elle un jour "le meilleur des mondes" ?


Quand à la remontée des informations, troisième principe selon Sylvain Timsit : "Le troisième principe que la cybernétique peut suggérer à la politique est qu'un système fonctionne d'autant mieux que les boucles d'échange d'informations entre les éléments sont nombreuses. Une structure optimale (qu'il s'agisse d'une entreprise, d'une administration, ou d'une démocratie publique) doit donc multiplier les canaux pour la remontée des informations (le feedback) de la périphérie du système (là où les décisions s'appliquent) vers son centre (là où les décisions sont élaborées)." [1].

La fermeture des boucles de rétroaction dans les circuits socio-économiques, quatrième principe de la politique cybernétique, signifie que : "si un élément agit sur un autre élément, alors le second élément doit agir en retour sur le premier. Pour chaque action il doit exister un feedback, un "retour" de l'action." [1]. Comme exemple de ce principe, on peut prendre le concept écologiste du "pollueur-payeur".

En matière économique et sociale, la cybernétique est étudiée afin analyser les déstabilisations du fonctionnement des systèmes au travers de la modélisation de ceux-ci. Cette modélisation des systèmes concerne tant la modélisation des inégalités et de la dynamique cyclique du développement économique et social, que les systèmes d’enseignement, la gestion des entreprises, des régions et de l’État, ou encore les équilibres du marché du travail, la compétitivité économique, les systèmes fiscaux, etc.

La modélisation est l'indispensable transition vers la résolution cybernétique des problèmes ainsi étudiés.



Jacque Fresco - Introduction à la socio-cybernétique (Larry King, 1974)


[1] Sylvain Timsit ,"Cybernétique et politique : Inventer un capitalisme à visage humain", http://syti.net/Cybernetics2.html, 1999


Cybernétique, un programme politique

La cybernétique, c'est donc l'analyse des mécanismes routiniers d'information et de décision. Appliquée à l'économique c'est : "l'étude des dispositifs par lesquels est quotidiennement guidé le mouvement productif" [1].

La cybernétique est un sytème de planification et d'automatisation. En matière d'économie, le libre marché est la doctrine libérale qui caractérise nos économies occidentales, or les marchés ont une incapacité à guider efficacement l'activité économique. Que ce soit au travers des crises, du chômage, des inégalités croissantes, le marché démontre ses limites d'autorgulation libérale.

L'introduction de la cybernétique est un moyen d'appliquer à l'économie une forme de planification, or "il apparaît que le fonctionnement d'une économie planifiée comme celui d'une économie de marché supposent l'intervention d'un appareil qui assure le « guidage » de l'appareil de production, l'intervention d'un appareil cybernétique." [1].

La marché et la concurrence ne guident pas la production des économies capitalistes, mais : "des structures d'intermédiation plus ou moins rationnellement organisées et dont l'activité est plus ou moins bien réglée par l'Etat" [1].

Dans une vision planificatrice, selon Anton Brender, la cybernétique peut être envisagée comme un moyen de déploiement de l'activité locale et de structuration démocratique de l'expression des besoins individuels.

[1] Anton Brender, "Socialisme et Cybernétique", Calmann-Levy, 1977



MAchines à gouverner par Gaîté lyrique


La Russie a été un grand défenseur de l'idéologie cybernétique et en a appliqué ces méthodes dans la planification de son activité économique dès les années '60 graçe au développement des supercalculateurs. Ainsi en 1962, un supercalculateur gérait la fabrication de l'acier de Dnipropetrovsk. La vision soviétique de la cybernétique était une vision mécanique de l'intelligence faisant de la cybernétique "une discipline en soi, hypothétiquement capable d'apporter des solutions à tous les niveaux." [1].

La discipline cybernétique soviétique a été promue par deux savant : les mathématiciens Andreï Kolmogorov (1903-1987) et Alexandre Khintchine (1894-1959) [1].
Pour Andreï Kolmogorov, les machines « surpasseront l'être humain dans son développement ». Il n'y aurait « aucune limite dans l'approche cybernétique de la vie » et « des êtres pensants artificiels sont possibles » [1].

La planification et l'analyse cybernétiques étaient envisagées à tous les niveaux, tant économique pour remplacer la planification économique, que militaire pour éliminer les erreurs humaines, distribuer au mieux les forces stratégiques, etc. [1].

Nikita Khrouchtchev va faire de la cybernétique sa méthode de prédilection a son arrivée à la tête de l'Etat en 1961. La cybernétique sera une des grandes disciplines scientifiques et technologiques. Ainsi la cybernétique devient la discipline phare du début des années '60 tant en Union Soviétique qu'en Allemagne.
Mais la cybernétique est restée au stade d'utopie réactionnaire et servait surtout à prendre la dessus sur l'idéologie dominante du matérialisme dialectique. En effet, l'automatisation au niveau national allait à l'encontre de la nouvelle classe bourgeoise et de la main mise de l'URSS, ainsi : "L'idée d'un réseau unifié d'ordinateurs à l'échelle du pays, proposé par Anatoli Kitov et soutenu par Axel Berg et Alexei Lyapunov, celle d'un système national automatisé de la gestion de l'économie proposé par Victor Glouchkov, tout cela s'opposait à la main-mise complète d'une URSS devenue un État fasciste." [1].

L'automatisation a donc atteint une limite qui est celle de la supervision politique : "En effet, l'ensemble de l'administration devait servir l'hypothétique super-ordinateur, sans aucune supervision politique. Cela ne correspondait pas aux besoins de ce qui devenait le social-impérialisme soviétique." [1].

Ainsi, "Nikita Khrouchtchev avait commencé à décentraliser lentement en supprimant la gestion nationale, pour passer aux régions. Leonid Brejnev passa lui directement à la mise en concurrence des entreprises, en maintenant une hégémonie étatique satisfaisant la nouvelle bourgeoisie." [1].

Au Chili, c'est la solution cybernétique qui fut envisagée pour diriger le pays lors de l'arrivée au pouvoir de Salvador Allende avec la mise en place du projet « Cybersin » (synergie cybernétique) en 1971 développé par Stafford Beer. Mais le projet resta au niveau expérimental faute de ressources et de capacités suffisantes à le développer.



Autogérer un pays avec un système informatique ? - Le projet Cybersyn - Monsieur Bidouille


Le projet Cybersyn visait à créer une économie planifiée contrôlée par un système temps réel durant les années 1970–1973 : "Il s'agissait essentiellement d'un réseau de télex qui reliait les entreprises à un ordinateur central situé à Santiago qui était contrôlé suivant les principes de la cybernétique." 

[1] Lesmaterialistes.com, "La cybernétique soviétique - 3e partie : la vision social-impérialiste de la machine", 14/12/2016, https://lesmaterialistes.com/cybernetique-sovietique-vision-social-imperialiste-machine
[2] Lesmaterialistes.com, "La cybernétique soviétique - 4e partie : une utopie réactionnaire", 15/12/2016, https://lesmaterialistes.com/cybernetique-sovietique-utopie-reactionnaire-0


Nouveau fascisme ?

En 1948, le journal Le Monde publie un article intitulé "Vers la machine à gouverner" écrit par Dominique Dubarle à propos du livre de Norbert Wiener « Cybernetics or control and communication in the animal and the machine » (Editions Hermann).

La science du gouvernement qu'est la cybernétique fait prévoir à Dubarle l'arrivée d'une « la machine à gouverner » planétaire dans un Etat mondial.
Cette machine à récolter et traiter une masse de données pour en discerner des constantes statistiques "réduit toute question politique à une question technique. Or techniquement, et suivant les données disponibles, il n’y a jamais qu’une seule meilleure solution à la fois." [1].

Ainsi : "Si une telle machine rationnelle existait, il faudrait donc, d’un point de vue technique, lui remettre le gouvernement des hommes et de l’Etat mondial." [1], puisqu'elle trouverait toujours la meilleurs des solutions aux problèmes posés. 

C'est toute la politique commerciale de la Silicon Valley que de fournir des solutions les meilleurs sans plus se poser la question des causes sous-jacentes aux problèmes posés.

Ce ne sont donc plus les politiques, élites de l'appareil technocratique, qui gouvernent notre avenir mais les technarques, élites de l'appareil technologique des GAFAM qui ont les moyens de plannification économique et sociale.

Et la plannification qui semble être développée n'est autre que celle de la sécurité et l'Etat policier justifié de toutes parts. Avec déjà comme solution contre le terrorisme, la fin de tout anonymat. Les mêmes solutions liberticides s'appliqueront aussi un jour à la dissidence politique ou même peut-être la simple contestation idéologique du pouvoir en place.

Ainsi : « Le danger est identifié : l’individu qui se cache. Et la sentence tombe : - "No hidden people allowed". "Interdit aux personnes cachées" » [1].

Les comportements minoritaires sortants des statistiques de consommation et d'utilisation de smartphones et d'Internet seront suspect, ainsi : "Un gouvernement devra considérer qu’une personne qui n’adhèrera pas du tout à ces technologies a quelque chose à cacher et compte probablement enfreindre la loi, et ce gouvernement devra établir une liste de ces personnes cachées, comme mesure antiterroriste." [1].

Mais le solutionisme technologique nous préservera peut-être de ces craintes, avec implants, caméras, et autres gadgets devenus socialement incontournables à notre pistage continuel qui fera les choux gras de la NSA et autres DGSE.

Le nouveau fascisme sera celui : "d’un système technologique – efficace et fonctionnel - auquel par veulerie, inconscience et futilité, nous cédons nos moindres parcelles d’existence. Que tous les partis - mais d’abord la gauche techno-progressiste - au nom de la rationalité, des gains de productivité et des points de croissance, collaborent à sa mise en place." [1].


[1] Pièces et main d’œuvre, "Le 4e Reich sera cybernétique :: Pièces et Main d'Oeuvre", 21/09/2013, http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=439





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