Livret d'ouvrier 2.0

A partir de 1803, va se généraliser sous la pression des corporations et de la police, sous Napoléon, ce que l'on appelle le livret ouvrier, qui sera oubligatoire jusqu'en 1890. Ce livret était utilisé pour : "le contrôle des horaires et des déplacements des ouvriers par les autorités auxquelles il doit être présenté à de multiples occasions." [1].

Le livret ouvrier était un moyen administratif de contrôle social qui permettait : "identifie l'ouvrier, enregistre ses sorties et ses entrées chez ses maîtres successifs lors de son tour de France." [1].

Les ouvriers devaient faire parapher leur livret par la police ou les mairies et : "L’ouvrier est tenu de faire viser son dernier congé par le maire ou son adjoint, et de faire indiquer le lieu où il propose de se rendre. Tout ouvrier qui voyage sans être muni d’un livret ainsi visé est réputé vagabond, et peut être arrêté et puni comme tel." [1].

Ce livret ouvrier était laissé entre les mains du patron le temps que l'ouvrier travaillait pour lui, et comportait un rappel de l'interdiction de coalition des ouvriers.

Nous sommes en 2020, et nous voyons se généraliser des technologies de contrôle d'accès et d' identification par des procédés intrusifs et quasis permanents tels que les puces sous-coutanées.

Ces puces permettent l'accès aux bâtiments et installations des entreprises, et contiennent les données d'identification du travailleur. D'autres données peuvent être stockées comme ses plages horaires de travail ou même ses données médicales, etc. Vous pouvez même y stocker votre curriculum vitae.

Jusqu'à présent, ces dispositifs ne sont pas utilisés comme moyen de contrôle d'identité officiel par les forces de l'ordre, mais c'est parfaitement imaginable qu'ils le deviennent dans quelques temps, ainsi : "Vous avez oubliez vos papiers, pas grave, je vais scanner votre puce sous-cutanée !".




Enquête : une puce électronique sous la peau - France 2


Ce genre de système rend impossible la préservation des données personnelles, puisque l'on ne peut plus s'en détacher et elles peuvent être lues sans distinction pour ouvrir les portes de chez soi, de son bureau, ouvrir son ordinateur, payer ses consommations, et ce par n'importe quel pocésseur d'un lecteur de puce sous-cutanée, voir même n'importe quel smartphone.

La modernité nous aurait-elle fait reculer de plus de 200 ans ?


[1] Wikipédia, "Livret d'ouvrier", https://fr.wikipedia.org/wiki/Livret_d'ouvrier


Travailleur conecté 2.0

Partage de connaissance

Le travailleur occupe une place centrale au sein de l'activité industrielle car il y acquière une expertise et un savoir-faire. Au fil du temps, l'ouvrier accumule des connaissances sur ses outils de travail et les process de production qui lui confère une expertise dans son travail, car : "Qui connaît mieux la tâche à réaliser que celui qui en a la charge ?" [1].

Un nouveau concept se développe dans le milieu industriel qui est de : "tirer le maximum des connaissances et de l'expérience des ouvriers." [1].

Un projet européen de recherche a pour objectif de renouveller la place qu'occupent les hommes au coeur de l'activité industrielle en développent ce nouveau concept. Il consite, au sein d'une entreprise Finlandaise, à mettre en place un outil de partage de savoirs, une "Plateforme de partage du savoir" qui permet aux ouvriers de : "participer à la conception de leur environnement de travail et à l'organisation des tâches", et de "partager leurs connaissances pratiques qui souvent, sont tacites et peu visibles." [1].

La nature du travail évolue avec l'informatisation et la numérisation, ainsi les tâches sont de plus en plus liées à des connaissances qui s'ajoutent au travail manuel. L'objectif de ce nouveau concept de partage de connaissance sur l'outil de travail ou la machine industrielle est que en cas d'alarme de panne "l'opérateur soit capable de connaître non seulement les solutions standards pour résoudre la panne, mais aussi toutes les raisons possibles et la manière d'éviter que cette alarme ne se déclenche à nouveau." [1].

L'ouvrier devient donc plus "réactif" par rapport aux incidents qu'il peut rencontrer, la mise en commun de tous les savoirs et savoir-faire des ouvriers augmente son "interchangeabilité" sur les postes de travail et réduit son autonomie par une standardisation des solutions qui peuvent ne pas être unique selon le degré d'expérience de l'ouvrier.

Bracelet connecté

Des dispositifs de surveillance et de suivi biométrique commence à être déployés dans le cadre de projet qui est de remettre l'humain au coeur de l'activité industrielle. 

Des ouvriers portent des bracelets biométrique qui enregistrent les tâches qu'ils réalisaient dans leur travail ainsi que : "leur état de forme comme leur sommeil, montrant ainsi la manière dont les deux choses sont liées." [1].

Les nuits difficiles des ouvriers, pour quelques raisons qu'elles soient, sont donc détectées et l'effet sur la productivité mesuré.

Support à distance

D'autres technologies d'assistance se développent également sur le même concept de partage de savoirs et d'augmentation de la réactivité du travailleur.Les casques de protection deviennent des outils multimédia intelligent, ainsi se commercialise maintenant un : "casque de protection intelligent, équipé d’une caméra vidéo haute résolution et d’un écran qui affiche des informations sur l’un des deux yeux" [2].

L'assistance d'un expert devient donc possible directement en vidéoconférence sur les lieux d'intervention en complémentarité du technicien : "Pour des situations complexes qui nécessitent l’intervention de deux ou trois spécialistes, l’équipement représente un gain de temps, d’énergie et d’argent incomparable." [2].

Capteurs multifonctions

Des dispositifs de prévention des accidents, tels que les capteurs, sont introduits dans les vétements de l'ouvrier pour : "s’assurer qu’il va bien et d’intervenir au plus vite en cas d’incident." [2], ou pour le prévenir d'un risque éventuel tel que des fuites de gaz, etc.

Un des objectifs de ces dispositifs est également d'améliorer la productivité par la collecte de données sur la réalité des contraintes des tâches à réaliser : "pour comprendre comment les gens se déplacent et les charges qu’ils portent, afin par exemple de d’optimiser une ligne de production pour éviter les allers et retours inutiles." [2].




Démo Connected Worker - SAP France EBC - SAP France


Ces solutions de technologies connectées s'inscrivent  dans une nouvelle tendance de "Wearable Technologies" ou technologies portables centrées sur le travailleur qui permettent une surveillance et une analyse en temps réel ou différée pour améliorer tant la sécurité que la productivé du travailleur.  

Toutes ces technologies permettent donc d'atteindre un double objectifs, la prévention et l'efficacité.

Avantages des "Wearable Technologies"

Un des avantages majeurs est de pouvoir enregistrer les activités quotidiennes et des les analyser pour améliorer tant les procédures que les infrastructures de travail, et ainsi accroitre la productivité des entreprises.

Les avantages des technologies portables sont indéniables pour améliorer la sécurité du travailleur et offir une efficacité optimale auprès du client. La supervision à distance permet des gains de temps et d'argent et la vérification effective de l'execution des consignes données au travailleur.

Néanmoins, d'autres arguments présentés par des fournisseurs de ces technologies aux industries sont mis en évidence, arguments qui peuvent pour certain n'être que d'utiliser ces technologies comme de simple outil de contrôle et de répression.

En effet, certain promoteur de ces technologies y voit un moyen de pression sur le travailleur pour augmenter la productivité ou les licencier, ainsi : "Lorsque la caméra est utilisée lorsque le travail est effectué, l'efficacité du travailleur augmente considérablement, sachant très bien qu'ils sont tous surveillés et que leur travail est surveillé là-bas, tout le monde voudra donner le meilleur de son travail." ou encore : "Avoir les caméras corporelles sur les conducteurs est très efficace, ils peuvent être surveillés pour savoir s'ils respectent le code de la route et se conforment aux règles et règlements. Il est facile de noter les conducteurs égarés et de les renvoyer.", ou carrément : "En surveillant de près cette façon, il devient encore plus facile de procéder à des évaluations des travailleurs pour licencier les paresseux et les moins sérieux, tout en promouvant et en augmentant le salaire des personnes sérieuses." [3].

Les arguments du travailleur "réticent et réfractaire au travail" qu'il faut contraindre sans quoi le travail ne se fera pas correctement sont utilisés comme arguments de promotion de ces technologies. On est loin, mais très loin, du beau projet européen de remettre l'humain au centre de l'activité industrielle !

Preuves à l'appui

Les technologies portables ont un fonction de preuve. Elles permettent la vérification du travail qui est prétendument effectué, via les caméras corporelles, et le cas échéant pouvoir ainsi sanctionner ou licencier le travailleur.

Dans un environnement ouvert, les caméras corporelles permettent également l'identification des personnes présentes sur un chantier ou dans un entrepôt, et ainsi améliorer la sécurité de l'entreprise et de ses clients.

La fonction de preuve des technologies wearable's peut s'avérer utile en cas de conflit de travail ou de conflit avec un tiers, ou même de vole.

Les technologies wearable's permettent donc la traçabilité et la vérification des actions.



[1] Andrea Bolitho, "Un projet européen replace l'humain au cœur de l'activité industrielle", Euronews, Futuris, 27/07/2020, https://fr.euronews.com/2019/12/09/un-projet-europeen-replace-l-humain-au-coeur-de-l-activite-industrielle
[2] Frédéric Puche, "« Connected worker » : l’IoT permet l’arrivée des ouvriers augmentés", SAP France, 2/01/2017, https://news.sap.com/france/2017/01/connected-worker-liot-permet-larrivee-des-ouvriers-augmentes/
[3] OMG Solutions, "Avantages des caméras corporelles par industries", https://omg-solutions.com/fr/benefits-of-body-cameras-by-industries/



Vie privée

Certaines évolutions dans le monde professionnel et ses méthodes managériales consitent à demander aux travailleurs de prendre avec lui ses propres appareils personnels tels que son ordinateur ou son téléphone. C'est ce que l'on appelle le Bring Your Own Device (BYOD). Ce genre de pratique pose alors la question de la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle.

L'utilisation des technologies portables permet de "mettre en donnée" l'activité du travailleur et ouvre la porte à de nouvelles formes de managment par les datas.

Une évaluation et la mise en évidences d'indicateurs de la performance permettent une optimisation des process mais un autre phénomène apparait : "les entreprises tentent de se doter de moyens pour mesurer les nouvelles choses « qui comptent », comme le capital relationnel, le travail cognitif, entrant alors pleinement dans la dimension de l'intime, la personnalité des employés.".[1]

Les relations de travail sont occupées à muter, et les technologies wearable's peuvent engender une confusion entre la sphère privée et la sphère professionnelle du travailleur, en effet : "Au-delà du bien-être des employés, la traçabilité des habitudes de travail recèle peut-être d’autres sources de gains de productivité, qu’il faudra concilier avec les exigences de protection des données et de la vie privée.".[1]

Avec les technologies wearable's, le profilage comportemental des travailleurs les placera : "sous le microscope d’algorithmes ou de chercheurs chargés d’assurer le bien-être, la productivité et la réussite de tous.".[1]

Néanmoins, nous devons garder à l'esprit que le mélange entre sphère privée et sphère professionnelle doit être limité comme nous le rappelle le droit à la déconnexion, et que certaines technologies telles que les puces sous-cutanées ou les bracelets connectés posent question à ce sujet.


[1] La lettre innovation et prospective de la IP N°07/juin 2014, "Recomposition et décomposition de la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle : pour le meilleur et pour le pire ?", https://www.cnil.fr/sites/default/files/typo/document/Lettre_IP_n___7___Intimite_et_vie_privee_du_travailleur_connecte.pdf


Dérives

La Chine est connue pour ses méthodes de surveillance de masse de sa population. Mais elle va encore plus loin que la simple utilisation de caméra dans les rues.

Des entreprises chinoises veillent au bien être de leurs travailleurs en surveillant leur émotion avec des capteurs placés dans des casques ou des casquettes.

Les ondes cérébrales des employés sont analysées afin de : "surveiller les changements émotionnels des travailleurs, tels que le stress, la colère, l'anxiété ou la fatigue." [1].

L'objectif est de : "de mesurer le stress des ouvriers pour mieux adapter le rythme de travail et augmenter l'efficacité de l'usine." [1]. Adapter le rythme de travail, serait-ce donc pour veiller au bien être des travailleurs et remettre le travailleur au coeur de l'activité industrielle ? Pas vraiment ! La question principale est d'augmenter l'efficacité de l'usine, car l'émotivité d'un employé peut affecter la production : "Grâce aux capteurs, le manager est prévenu et peut ainsi demander à l'employé de faire une pause, de changer de poste ou de partir pour la journée." [1].

Ce dispositif a un caractère préventif en matière de sécurité, par exemple sur les trains à grande vitesse : "Ainsi, si un conducteur est particulièrement fatigué, incapable de se concentrer ou en train de s'endormir, les données envoyées peuvent déclencher un système d'alerte." [1].

Ce système risque d'être généralisé aux pilotes d'avion ou encore d'autres professions. Ici aussi se pose la question de l'imbrication entre la sphère privée et professionnelle : "Cela veut dire que les pilotes devront probablement sacrifier un peu de leur vie privée dans l'intérêt de la sécurité publique" [1].

Les avantages de cette technologie portable sont tels que : "L’employeur peut être fortement incité à utiliser la technologie pour augmenter ses profits, et les employés sont généralement dans une position trop faible pour dire non." [2].

Néanmoins, se pose encore la question de l'atteinte à la vie privée et la réglementation pour protèger le travailleur des dérives de ce genre de système : "La surveillance du cerveau pourrait porter l’atteinte à la vie privée à un tout autre niveau, qui pour le moment n’est pas réglementée." [2].


Chine: Big Brother débarque dans les salles de classe - BFMTV - 28/05/2018


Dans un avenir proche, cela en sera fini des films du soir devant la télé après le boulot, ou encore des after-work trop arrosés, sans parler des moments d'intimité trop fougeux, ou des enfants trop agités après l'école, ou des courses en urgence pour les fêtes ou autres anniversaires dans des magasins bondés, etc.

Les comportements de la vie privée seront tout simplement analysés et sanctionnés dans la sphère professionnelle. La rentabilité n'a plus de frontière.

Si les ouvriers deviennent des ouvriers augmentés qui détiennent un base de connaissance de l'entreprise dans le creux de leur main, ils pourraient être nécessaire de veiller à ce que le savoir de l'entreprise ne soit pas détourné ou volé, dans la sphère privé du travailleur, et donc de surveiller les activités privés du travailleurs à des fins préventives.


[1] Claire Levenson, "En Chine, des capteurs cérébraux pour surveiller les émotions des employés", Slate.fr, Tech & internet / Monde, 1/05/2018, http://www.slate.fr/story/161173/en-chine-des-capteurs-cerebraux-pour-surveiller-les-emotions-des-employes
[2] Éléonore Lefaix, "Les ondes cérébrales et les émotions des travailleurs chinois surveillées avec un casque : La vie privée en Chine n'existe plus",  Siècle Digital, 2/05/2018, https://siecledigital.fr/2018/05/02/casques-chine-surveille-ondes-cerebrales-emotions-employes/


Nouvelles discrimination ?

Les technologies portables telles que les puces sous-cutanées, et qui sait bientôt les implants ou autres dispositifs pour permettre le partage des connaissances au sein de l'entreprise, pose la question de la discrimination à l'embauche.

En effet, si un employé refuse de se faire implanter une puce ou autres capteurs, il ne sera tout simplement pas engagé. Or l'employé loue sa force de travail en son employeur, pas son corp !

Les puces sous-cutanées permettent l'enregistrement et le suivi du travailleur, mais elle peuvent servir de "porte document" pour partager son C.V. ou autre. Leur utilisation à des fins de contrôle est part ailleurs leur première fonction puisqu'elles servent à l'identification. Ajoutons à cette identification, les lettres de recommandation des employeurs pour qui le travailleur a déjà travaillé et nous avons notre livret ouvrier 2.0.

Si cette forme de technologies wearable's se généralise et que tous les "gros employeurs" appliquent cette forme de management, naîtrons peut-être des pratiques et des usages de ce genre, à savoir le livret ouvrier 2.0.

Part ailleurs tout le monde traverse des périodes plus ou moins difficiles dans sa vie privée, que se soit une séparation, une maladie, une période d'adaptation familiale, de mauvaises vacances, le suivi biométrique des émotions empiète donc clairement sur la vie privée et risque de dissuader certains employeurs d'engager ou de garder un travailleur qui se trouverait dans ces conditions si la généralisation de l'usage de ce genre de contrôle social voudrait que tout les employés soit "de bonne humeur".






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